mardi 9 octobre 2012

Lettre à notre serveur

Il se reconnaîtra sûrement. Si ce n’est pas vous, vous avez sûrement déjà eu des clients comme nous.

Il y a quelques mois, une américaine du nom de Pamela Druckerman a écrit un livre intitulé French Kids don’t throw food, (sous-titré Les enfants français me font pas ch…. pendant des plombes comme les miens et est-ce que je pourrais les rendre à la consigne siouplait). Elle y raconte (je suis parfaitement bilingue grâce à de longues années de téléchargement illégal de How I met your mother) ses repas au restaurant avec sa fille de 18 mois, qu’elle dépeint comme un enfer de serviettes mâchouillées et d’explorations périlleuses pour empêcher la bambine de se précipiter dans le port (oui, parce que c’était au bord de la mer) ou dans le lave-vaisselle. 
Il semblerait que cela fasse partie d’un fantasme couramment répandu outre-Atlantique sur les françaises : mes amies, apparemment, nous ne grossissons pas, nous sommes toujours élégantes, nos enfants sont bien élevés. Ah, et surtout on aime les parties de jambes en l’air et on ne se fait pas prier. Paraît-il. (Attention, dans la liste ci-dessus, 4 erreurs se sont glissées, sauras-tu les retrouver ?)
Face à ce genre de discours, on ne peut pas s’empêcher de se sentir d’abord un peu flattée. On sent bien que ce n'est pas complètement réaliste, mais face à un compliment, on se sent bien. Un peu supérieure. C’est vrai quoi, enfin, je vais très souvent au restaurant avec mes enfants, cela ne pose aucun problème, voyons ! Je ne vois pas de quoi vous parlez !
Sauf que toi, ami serveur, tu sais. Je ne peux pas te mentir. Tu sais que, même sans bataille de petits pois, les enfants au resto, c’est une expérience. Tu sais que des clients miniatures, même quand ça ne ressemble pas à des gremlins hystériques qui jettent leur assiette au sol, c’est quand même du boulot.

Tu le sais si bien que, quand tu me vois pousser la porte avec les roues de ma poussette canne en pestant contre Princesse Première : « Mais tu passeras après ! »
Tu dis au petit serveur stagiaire près de toi « Laisse, ceux-là je m’en occupe. » Ce serait cruel de le bizuter dès le premier jour. Tu vérifies d’un coup d’œil que la serpillière est à portée de main. Avec un grand sourire, tu viens m’aider à dégager le sac à langer qui s’est coincé dans la poignée de porte.

Tu nous installes, toujours avec le sourire, à une table légèrement excentrée, histoire que nous soyons autant isolés que possible. Princesse Première se précipite « ze veux la saize, ze veux la saize ! » et manque de renverser la saize, euh, la chaise, au passage. Dans un mouvement magiquement coordonné, toi serveur, tu rattrapes in extremis la fameuse chaise, tandis que j’alpague la fautive. « Non, nous on va sur la banquette. » Ce n’est pas pour son confort, c’est stratégique : je la cale dans le coin, d’un côté le mur, de l’autre côté moi, pour limiter ses tentations à l’exploration.

Pendant ce temps, une chaise haute a fait magiquement son apparition à nos côtés. Namour et moi échangeons un sourire soulagé. Certes, elle est vieille, moche, prend la place de 4 chaises ordinaires, et la sangle a été remplacée par une ficelle, mais elle existe. Nous n’aurons pas à passer le repas à jouer à « Tiens-moi le bébé pendant que je coupe ta viande ».

Les amis qui nous accompagnent observent cette phase d’installation, avec aux lèvres un sourire légèrement crispé. Vu que je tiens à leur démontrer que l’on peut parfaitement avoir une agréable conversation d’adultes au restaurant même accompagnés de deux enfants en bas âge, je suis un peu crispée aussi. Je sais que la tâche sera rude. Namour, lui, est crispé, mais seulement parce qu’il est en train d’essayer d’attacher une enfant de 1 an dans une chaise haute avec une ficelle et qu’il n’a pas de formation préalable en ficelage de rôti.

Nous nous asseyons enfin. Je dégaine mon kit de survie : le cahier de coloriage et les feutres qui ne me quittent jamais, et ignore ostensiblement les appels de Princesse Première « Ze veux des frites » (on n’est pas au Mac Crado, quand même…) tout en ouvrant mon menu. Oui, je suis multitâches. Namour colle un hochet entre les mains de Princesse Deuxième.

P1 veut absolument un menu, mais j’observe rapidement que : 1. Il n’y a pas d’images (ben oui, on sait vivre, on va dans des vrais restos desfois) 2. Le menu n’est pas plastifié, et elle a un feutre dans la main. J’essaie donc de choisir mon plat tout en tenant le menu à distance suffisante pour qu’elle ne l’attrape pas, et en lui collant son cahier de coloriage sous le nez.
- Mais je veux le menu !
- Et si tu nous dessinais ce que tu veux manger, hein ? (C’est dingue comme je deviens créative au niveau des idées pour détourner l’attention, dernièrement).

Le Chéri du couple nullipare qui nous accompagne en est à son deuxième ramassage de hochet. Oui, P2 est en plein dans sa phase « Je suis Isaac Newton, je découvre la gravité. » Chéri trouve encore ça super mignon. Je gage que dans 6 ramassages il trouvera ça un peu moins mignon, mais je ne dis rien.


Tu viens, souriant, prendre notre commande : « 4 menus, s’il vous plaît… Oh, et vous pourriez aussi nous apporter une assiette ? » Oui, car je nourris ma fille avec nos restes. Professionnel, tu nous signales que ton établissement propose un mirifique menu enfant pour la modique somme de 8 euros.
Oui je sais, j’avais vu. 
Je n’ai pas osé te le dire, mais, la purée surgelée et le steak haché, je peux faire ça chez moi, en fait, pour bien moins de 8 euros. Par ailleurs, les pupilles gustatives de ma fille n’ayant pas été amputées, elle peut manger de la vraie nourriture. Comme je ne développe pas sur le sujet, de peur de casser un peu l’ambiance, tu me prends sûrement pour une grosse radine, mais c’est pas grave, tu n’as pas forcément tort.

Après commande, nous pouvons enfin commencer notre conversation adulte et sympathique. P1 colorie sagement, P2 mordille assidûment son hochet, et Chéri sait désormais ramasser le hochet sans interrompre la conversation. Je souris de contentement, imaginant déjà la photo pour illustrer l’article « Comment élever des enfants adorables sans hurler ». 


Tous ces plats sont bourrés de valium. On n'a pas trouvé d'autre solution.

Toi, ami serveur, tu m’observes, et je sais bien que tu te fous de moi dans ta barbe. Tu sais que ça ne durera pas. En même temps, je peux bien en profiter 5 minutes, non ?!?

Princesse Première veut faire pipi « maintenant tout de suite ça peut pas attendre. » Nous étions alors en pleine conversation sur les mérites comparés du cinéma d’auteur ouzbek et de L’amour est dans le pré pour s’occuper l’esprit après une journée de travail. Passionnée par la conversation, je lui dirais bien de se débrouiller toute seule pour trouver les toilettes, mais je sens que ce ne serait pas très bon pour mon image de mère parfaite. Je pousse donc un soupir à décorner les bœufs (c’est vrai, c’est pas poli, mais moi j’ai le droit, je suis grande) et accompagne la chère enfant aux toilettes. Enfin, j’essaie. Etant donné qu’elle est calée au fond de la banquette, on doit toutes les deux se contorsionner (bon, moi un peu plus qu’elle, peut-être, rapport à la corpulence, d’accord. Ne soyez pas désobligeant) pour s’extirper de notre coin douillet, en écrasant au passage mon sac à main (mon téléphone b….. !), le sac à langer (les biscuits p….. !) et le pied de papa (p….. de b….. de m….. !
-     - Il faut pas dire ça papa !
(C’est vrai, mais moi j’ai le droit, je suis grand. 
Je sais pas combien de temps il faudra à P1 pour réaliser que cet argument est tout moisi.)


Après cette expédition Koh-Lantesque, le repas se déroule tranquillement. Après avoir décidé que son cahier de coloriage était un espace trop limité pour ses ambitions artistiques, Princesse Première s’est attaquée à la nappe, ce qui ne m’a pas semblé problématique jusqu’à ce que je me rende compte que celle-ci n’était PAS en papier. Aargh. J’ai plus l’habitude de sortir dans des vrais restaurants. En même temps, des dessins aussi beaux sur vos nappes, je ne sais pas si ça ne va pas ajouter de la plus-value à votre établissement. Sérieusement.

Une fois servie, elle fait preuve d’un don étonnant pour manger TOUS les grains de riz de son assiette en ne touchant à aucun petit pois. Elle aurait pu filer un coup de main à cette pauvre Cendrillon que sa c…asse de belle-mère forçait à trier les lentilles avant d’aller au bal. Une quantité non négligeable de grains de riz et de petits pois finissent leur destinée tragique au sol. Du bout du pied, je les réunis en un petit tas histoire que ça ne voit pas trop. Tu remarqueras que je ne les glisse pas sous la banquette, parce que sous la banquette, c’est galère à nettoyer. Tu vois que je pense à toi. Je remarque que Namour, en face de moi, utilise la même technique pour camoufler les ravages opérés par Princesse Deuxième, qui a récemment appris à dire « non » de la tête et des mains, ce qui rend l’introduction buccale de cuillères de riz/petits pois assez explosive. 


Je vous garantis que c'est comme cela que les véritables gourmets italiens les dégustent.

Enfin, de manière générale, ça va. Les princesses ne hurlent pas (j’ai stratégiquement décidé de ne pas soulever la problématique des petits pois abandonnés pour aujourd’hui. Il faut savoir choisir ses batailles), personne (enfin, aucun adulte) n’a de nourriture dans les cheveux, et nos voisins de table ne nous ont pas encore jeté de salière au visage pour nous faire taire. Notre conversation a beau être entrecoupée de « Mange avec ta fourchette ! » et de « Gnam gnam c’est bon hein ? » niaiseux, elle avance malgré tout, et j’ai presque réussi à tout comprendre des aventures de ma copine au boulot avec Méchante Chef et Collègue Jalouse.

Au moment de payer l’addition, P2 profite de nos quelques secondes d’inattention pour faire un grand « non ! » des mains et balance un verre par terre. Éclats, vacarme, tout le monde nous regarde. J’ai l’impression d’être de retour à la cantine du collège, c’est horrible. Tu te précipites, sourire professionnel toujours scotché au visage. Je dois en être à mon douzième « Je suis désolée » depuis qu’on est entrés.

Une fois sur le trottoir, nos amis bisoutés et remerciés, je t’aperçois sur le trottoir d’en face, nous faisant des grands signes. Oh, qu’il est gentil, il nous dit au revoir ! P1 te répond par des au revoirs frénétiques. Tiens, mais quel est cet objet bleu qu’il tient dans la main ? Oh m…. , le biberon !
    - Faut pas dire ce mot maman !
   - JE SAIS ! (va vraiment falloir que je fasse quelque chose pour résoudre ce problème, moi. Je sais pas, une cure de désintox pour mamans qui parlent comme des charretiers, ça existe ?)
Namour pique un sprint, un « Je suis désolé » supplémentaire. Tu lui tends le bib avec un gentil sourire, je te suis reconnaissante de ne pas en rajouter… J’ai déjà pas mal honte.

100 m plus tard, « Mais où est mon petit chien ?!? » Petit chien n’est pas là. Soupir. Nouveau sprint de Namour. A ce stade-là, je ne veux même plus savoir ce qui se passe, je préfère attendre, drapée dans ma dignité. Nan parce que quand même, merde.
      - Faut pas…
-     - Je sais.

Tu sais, ami serveur, qu’un repas au resto avec des enfants, c’est fatigant, pour nous, pour toi, même quand ça ne ressemble pas à un épisode de feue Super Nanny.
Tu m’as eu l’air plutôt indulgent, mais peut-être que tu te demandes pourquoi on s’acharne à trimballer notre marmaille au resto, alors que tout le monde serait tellement plus tranquille à la maison. Je te comprends. Je me le demande aussi parfois.

Puis je me dis que mes enfants n’apprendront pas à se tenir en société si je ne les amène pas en société de temps en temps. Qu’ils ont le droit aussi de goûter à autre chose que mon légendaire fromage aux pâtes. Que moi le resto j’aime ça (en grande partie parce que je n’ai pas à faire la vaisselle après), que je n’ai pas envie de m’en priver, et que je n’ai pas toujours les moyens de payer resto + baby-sitter. Que les restos spéciaux avec aire de jeux et puzzles en carton en cadeau, c'est bien, mais outre le fait que gustativement parlant, c'est pas trop ça, on ne les trouve pas toujours sur son chemin au moment où on les cherche. Parce que moi, mon Namour et mes princesses, on aime être dans la vie, dehors, avec les gens, parfois, en faisant de notre mieux pour ne pas trop nous faire remarquer. Notre mieux ne suffit pas toujours.
La prochaine fois on n’oubliera pas le biberon, promis.

Et encore merci, hein.

La bise.

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